La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

vendredi 2 août 2013

Les sept types en or : Gabriel et Marcel Piqueray [1920-1992/1997]

Jumeaux univitellins, les frères Piqueray sont nés à Bruxelles. Ils avaient pour grand-père paternel Georges Piqueray, qui fut membre de la "Jeune Belgique" et ami de Verhaeren, de Maeterlinck et de Van Lerberghe. En 1927, grâce à leur tante, Mariette, ils découvrent non seulement la musique de Maurice Ravel, mais aussi le jazz, qui sera une découverte essentielle pour eux et dont l’influence est déterminante sur leur univers mental.

En 1936, Gabriel Piqueray, alors élève à l’Athénée royal d’Etterbeek, y rencontre Marcel Lecomte, qui y exerce la fonction de surveillant. Cette rencontre est décisive en matière d’écriture. En 1939, Marcel Piqueray rencontre à son tour Marcel Lecomte, qui met alors les deux frères en rapport avec Paul Colinet, qui leur présente le peintre Armand Permantier : autre rencontre bouleversante et déterminante pour Gabriel et Marcel Piqueray.

Gabriel est décédé le 2 août 1992. Son frère Marcel le suivra à sont tour quelques années plus tard. Les frères ont toujours signé en commun mais n’ont pour autant pas écrit de textes en commun : leur caractère, leur tempérament personnel étaient marqués différemment et ont souvent donné lieu à de violentes altercations orales ou écrites ; pour autant, dans une lettre du 6 décembre 1944 à Paul Colinet, Marcel Piqueray précisait :
« ... une signature, un indicatif, comme dirait la radio ; un indicatif général de l’ÉTAT D’ESPRIT piqueriste », telle était bien le motif de leur commune signature au-delà de leurs différences, l’un, Gabriel se réclamant du monde gréco-romain, l’autre, Marcel, se définissant comme catholique romain et proche de la judéité.



Les frères Piqueray publient en 1941 leur premier livre, Au-delà des gestes. Ils collaborent par la suite à la revue manuscrite Vendredi réalisée par Paul Colinet en un seul exemplaire pour son neveu (1949-1951), à La carte d'après nature de Magritte (1952-1956), à Temps mêlés fondé en 1952 par André Blavier, ainsi qu'au Daily-Bul, fondé en 1953 par André Balthazar et Pol Bury et au Petit Jésus de Noël Arnaud (1951-1963).


De 1960 à 1980, Gabriel et Marcel Piqueray ont été, aux côtés de Théodore Koenig, Joseph Noiret, Marcel Havrenne, parmi les sept codirecteurs de la revue Phantomas (1953-1980), avec François Jacqmin, Paul Bourgoignie et Pierre Puttemans.

AFFECTIF LOINTAIN – ÉROTIQUE VOILÉE

M. et G. Piqueray tiennent la poésie pour un état de second ordre. C'est à l'amour, à la fois incertain, inconnu, angoissé, qu'ils accordent la première place. Il s'agit de la dimension la plus occultée de leurs écrits, celle que l'on feint d'ignorer, délibérément. Parce que, tout comme l'écrivait Francis Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose, il faut que vous l'ayez vu, entendu depuis longtemps... » Pour les frères Piqueray, il n'importe pas d'exprimer une sorte d' « idéal » de l'éternel féminin, mais bien de montrer leur tendresse envers la femme et non « les femmes ». Cette tendresse se traduit en termes d'affectif lointain et d'érotique voilée, particulièrement sensibles dans leurs proses poétiques. […] Un goût certain pour l'amour courtois transparaît aussi dans Poudres lourdes. L'érotique voilée apparaît dans La belle saison, « où une femme très chaste d'allure, de langage » prononce avec distraction suffisamment concertée pour susciter le désir, « les mots praline, bijou, humide, jardin »...


POUR SOLDE DE TOUTE LITTERATURE

Il n'y a pas eu, pour les frères Piqueray, volonté de faire œuvre. Si elle existe, elle s'est constituée malgré eux, au fil des publications périodiques, au gré de l'intérêt marqué par quelques éditeurs […] Bien que la chose n'ait pas été préméditée, M. Piqueray liquide en toute liberté les formes littéraires – dans ce qu'elles ont de terrorisant. Ce démantèlement ne passe pas par le manifeste ou la dénonciation, mais par une subversion introduite au cœur mes des conventions du langage..


SÉISMES

Les Non inhibited poems ont été écrits par M. Piqueray dans une période d'extrême détresse personnelle, entre 1949 et 1954.../... Le réel l'a à ce point pris à la gorge, qu'il le restitue en textes qui sautent au visage, comme la lave contenue sous la croûte, qui incube puis explose. Ce séisme dans le langage n'est pas né d'un projet. M. Piqueray ne s'est pas installé à sa table de travail et d'écriture (il n'en a pas) en se disant : « à présent, nous allons écrire des poèmes non-inhibés ». Il a vécu cet état de non-inhibition, de sans-gêne absolu.


ATTEINDRE LE LECTEUR AU PHYSIQUE

Lorsque M. Piqueray nous déclarait : « Je suis un excessif, en tout », il ne se référait sans doute pas à Freud et sa théorie relative aux trois étapes que traverse la sexualité : orale, anale, génitale. Toutefois, les Non inhibited poems n'auraient pas mérité leur titre s'ils avaient tu ce qui passe par nos orifices naturels. Que cela plaise ou non, les textes des frères Piqueray atteignent le lecteur au physique.

Extraits de la Lecture de Philippe Dewolf pour l'édition de Au-delà des gestes et autres textes (Editions Labor/Espace Nord, 1993) 

MAGIE DU MYSTÈRE
 
La Salle de Feu est de proportions infinies.
Les murs de la Salle de Feu sont en souple peau de bouchon. 
La vaste chambre se trouve, tout entière, entourée de bancs de pierre bleue sur lesquels sont disposées, à intervalles réguliers, d'immenses vasques de craie emplies, jusqu'aux bords, de grenailles de plomb.  
Aux murs pendent des calebasses d'or gonflées de mies de pain. L'on voit aussi, descendant du plafond vers le sol, de longs chapelets dont chaque grain a la grosseur d'une tête d'homme : ce ne sont que des boules de feutre blanc d'où surgissent de minces dagues de verre.
C'est au centre même de la Salle de Feu que se situe le Bassin Maudit. D'une capacité énorme, il contient un liquide qui possède exactement la couleur de l'arc-en-ciel.
Quand le Grand Silence règne sur la Salle de Feu, six femmes masquées viennent s'étendre en bordure du Bassin Maudit.
Mais au moindre bruit, elles se lèvent aussitôt, puis exécutent une Ronde Sacrale que l'on appelle aussi la Danse des Flammes.
Effectivement, ces femmes, au fur et à mesure que se développent leurs évolutions chorégraphiques, deviennent phosphorescentes et finissent, à la longue, par se couvrir de flammes aux nuances fertiles. 
Torches vivantes, elles tourbillonnent jusqu'au moment où le Grand Silence visite à nouveau la Salle de Feu.
Il paraît que la Salle de Feu est dédiée à la Magie du Mystère.


Extrait de Les poudres lourdes (Paris, Fontaine, coll. L'Âge d'or, 1945)

CLITARABELLES (extrait)

à Brigitte Evers

Jacqueline

et Moniquendam
à genoux
lèvres pressées
et tambours au repos
provoquent un grave appel
de leurs seins
tels
au fond d'un ravin
deux malandrins
vus

entre chien et loup
 

et les filles d'or
aux jambes hautes
sous la peau claire
du ciel frais
sens dessus dessous



Une question souvent posée à propos du travail sur le langage mené par les frères Piqueray a trait à leur proximité ou leur appartenance au mouvement surréaliste. Cette question n’est pas sans importance. Elle nous permet de comprendre ce qui différencie les Piqueray et leur conception de l’humour des poètes surréalistes français. De distinguer aussi en quoi leur humour est profondément belge et non pas français. Marcel Piqueray a toujours insisté violemment sur le fait qu’ils n’étaient pas surréalistes. Lors d’un entretien que j’ai eu l’honneur de susciter avec le meilleur critique de leur œuvre, Philippe Dewolf, et de publier, Marcel Piqueray disait : « Il y a sans doute dans l’opinion que les gens se font de l’œuvre des Piqueray une assimilation abusive au surréalisme. Je n’ai jamais tenu, personnellement, Marcel Lecomte pour un surréaliste. Paul Colinet non plus. Mais je crois par contre Paul Nougé surréaliste. Et ayant dîné 52 mardis avec Magritte (pour débattre d’un sujet que je considère comme extrêmement ennuyeux : Dieu) je puis dire que Magritte est un peintre surréaliste et que le seul surréaliste vivant encore en Belgique est Marcel Mariën. A propos du surréalisme, il disait que si l’on écrit avec une méthode surréaliste de tristes imbécillités, cela reste de tristes imbécillités. Et il ajoutait : sans excuse. Et s’il est un fait que nous avons traîné longtemps derrière nous cette étiquette de surréalistes, c’est que nous avions fréquenté Magritte ou des personnes comme Colinet ou Lecomte, qui étaient tangents au surréalisme ».
Éric Brogniet

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